Je suis toujours stupéfaite par la noirceur du reflet de mes grands yeux dans le miroir, d'autant plus que l'eyeliner et mon mascara trop sec ont tendance à en rajouter une tonne. Foutue mode gothique, ma mère doit avoir raison quelque part.
Depuis les murs de la chambre de mon enfance se sont peu à peu assombris de posters de stars du rock faussement névrosées et la moquette a vu éclore une multitude de breloques, pendentifs, bagues, ras de coup, ceintures métallique et autres quincailleries. Quelle idée aussi de me donner ce prénom tout droit sorti d'un vieux film avec Bela Lugosi : Ophélia.
Et puis j'en peux rien moi si j'ai ce besoin de sentir de l'acier froid sur mon corps, ça me donne une certaine contenance, ça m'alourdi alors je me sens moins vide.
De toute manière je me disais qu'après tout je n'étais pas plus mal fagotée qu'Ahmed et Zef.
Ces deux squatteurs passaient leur temps sur le terrain de jeux en bas de l'immeuble depuis plusieurs jours.
Ils s'entrainaient à avoir l'air agressif, oui ça se travaille qu'ils disaient " tu vois tout est dans la mâchoire, elle doit être le plus en avant possible, tu vois comme les piranhas tu vois".
Pour asseoir la fabrication de leur personnage de cité, ils avaient aussi décidé de s'inscrire à un cours de taekwondo et depuis ce temps, ils s'adonnent à une nouvelle activité : donner des coups de pied un peu bancal dans le vide.
D'ici ça ressemblait à deux hérons qui étaient un peu fatigués. Ils levaient une de leur longues jambes, l'armaient dans la pose la plus cinématographique possible, faisaient un arrêt plus que précaire en équilibre sur l'autre puis lançaient soudainement leur jambe qui suivait une trajectoire propre au style de coup exécuté : middle kick, kick défonçant ou autre kick retourné chaloupé.
Avec le temps j'ai compris ce qui les pousse à s'intéresser à cet art martial coréen. En réalité, ces coups de pied ne sont qu'une extension de leur démarche dodelinante de jeune de quartier.
Moi c'est ce que j'aime dans Mulhouse, ce mélange improbable de culture s'imbriquant les unes aux autres. Cette ville a quelque chose d'organique, elle n'est pas très belle, ni stable et même bien souvent explosive, mais elle a au moins le mérite d'être foutrement vivante.
Et quand même, Ahmed et Zef ont quelque chose d'attendrissant sous leur casquette avec leur air faussement méchantf, après tout qu'est ce qu'ils pouvaient faire de mieux ? La seule chose que leur avait donnée la société était leur grande taille due à une alimentation de supermarché riche en bon produit chimique.
Moi par contre je suis restée plutôt petite, je n'ai que les yeux de grands.
Ma préparation devant le miroir pouvait s'éterniser, c'est très coquette les filles à cette âge là vous savez, surtout celle qui comme moi, sont satisfaite de leur reflet. Il faut croire que même à 18 ans, on a conscience que la beauté ne durera pas longtemps alors on veut en jouir le plus possible, ce qui a le don de nous attacher encore plus à cette chose éphémère.
Ce soir le fond de teint sert à masquer mes boutons, demain ce sera mes rides qu'il faudra cacher, il faut croire que c'est pour ça que les jeunes filles ont des boutons et se maquillent, elles s'entrainent.
Ctrl+Alt+Spliff en avait aussi des boutons, mais lui il trouvait ça dôle. C'était un.... un rasta cybernétique d'où son surnom. Il passait la grande majorité de son temps à jouer à World of WhoreCroft un jeu en réseau avec Bob Marley pour ambiance sonore.
Il y avait crée Lara une jeune héroïne dénudée qui me ressemble étrangement, la paire de seins en plus. Son but était de fuir une armée de nains joués par d'autres rastas cybernétiques du quartier aux m½urs parfois douteuses, et malheurs à elle si elle se faisait attrapper. Des raides qu'ils appelaient ça, j'vous jure, moi je trouve ça un peu flippant quand même.
Ctrl était un peu plus âgé que moi et vivait seul juste au dessus de notre appartement dans un petit studio assez enfumé. Nos musiques se mélangeaient à travers le plafond dans une joyeuse cacophonie. Des rythmes reggae mélés de cris gutturaux de mon dark métal s'échappaient de nos deux chambres.
Les autres voisins de l'immeuble en étaient exaspérés, surtout madame Kubiack, la voisine d'en bas, mais il faut dire que depuis que je suis petite, cette grosse dondon passait sont temps à raller de toute façon, alors autant lui donner de la matière qu'on se disait.
Si nos musiques traversent les murs, les ronchonnements de madame Kubiack eux traversent tout l'immeuble et elle ne s'arrête jamais, à tel point que j'ai parfois l'impression d'entendre des voix dans ma tête tellement c'est récurrent. La météo, les enfants, les jeunes, les PTT bref tout ce qu'elle pouvait caser dans sa phrase fétiche « vous savez de mon temps.... ».
Son mari, paix à son âme en était devenu sourd (puis mort d'ailleurs). Depuis elle passait ses journées à faire le ménage. Plus tard sa manie pour le rangement à dévié sur l'assemblage de puzzle jusqu'à provoquer en elle des tics bizarres si bien qu'aujourd'hui elle se retrouvait à trier des trombones selon leur taille, un petit pot pour les petits, un moyen pour les moyens et un grand pour les grands.
Pourtant, à son grand désespoir, certain trombones refusaient catégoriquement son classement, ils avaient le mauvais goût de se retrouver entre deux catégories, ce qui ulcérait Mme Kubiack. Ses cris dépassaient alors en décibel ceux de mon dark métal et les pauvres trombones réfractaires passaient systématiquement à travers la fenêtre pour tomber sur les casquettes de Ahmed et Zef, et même le taekwondo ne pouvait rien y faire.
Dans le bordel de cette tour de 33 étages, Ctrl+Alt+Spliff était mon seul vrai pote, nos addictions respective, lui la fumette et moi la chartreuse nous avait rapproché et ce soir comme tout les soirs dans cette putain de ville, on s'était donné rendez-vous devant la balançoire d'en bas.